Désaler à La Vérendrye

 

Le vin était à peine servi, le casse-croûte débutait, quand un long cri a retenti, accompagné d’un «plouf» lourd. Au milieu du lac, l’un des deux canots que nous avions croisés le matin même avant les rapides gisait renversé, ses occupants prenant un bain autour.

Panach et Lux, les deux boys scouts du Club, ont immédiatement voulu leur venir en aide. «Ils n’ont pas l’air de se noyer, ça ne vaudrait pas le coup de les humilier un peu plus», a alors suggéré Maximalist, tempérant l’ardeur des deux bonnes âmes. Dix minutes plus tard, les malheureux désalés— des Français qui ne voulaient pas quitter le Québec sans avoir exploré La Vérendrye de fond en comble — étaient toujours à l’eau, leurs amis dans le second canot cherchant toujours à faire demi-tour.

S’en est trop pour nos deux castors juniors, qui lancent leur canot pour aller abréger les souffrances des naufragés. Une petite récupération en T aurait permis de les remettre en chemin en un éclair, mais les Français refusent. Ne reste que l’option d’attacher leur canot lourd d’eau et le remorquer jusqu’à la rive où nous pique-niquions. Ce qui fait l’affaire de Panach et Lux: ils peuvent mettre à profit tous ces noeuds aux noms ésotériques qu’ils s'entraînent à nouer depuis que nous sommes au large.

Arrivés à terre, les deux infortunés sont un peu hagards. «L’ami, ça va être long à écoper si l’eau continue à entrer», lance Le Chamane, en tentant de retenir son sourire: cela devait faire deux minutes que le naufragé pelletait de l’eau hors du canot alors que le nez du bateau était encore sous 20 cm d’eau.

On a beau rire un peu dans nos barbes de coureurs des bois, sans le savoir, ils venaient de nous servir une leçon d’humilité. Eux, ces canoteurs d’un jour capables de chavirer sur l’eau la plus calme du monde, avaient franchi les rapides dont nous nous enorgueillissions.

 

 

La série de RI, RII, RII et RII III qui sépare le Lac Poulter du Lac Jean Péré n’aurait pas impressionné Radisson ou des Groseillers, mais nous avions quand même procédé dans les règles de l’art: accostage, lecture du courant, exécution. Et malgré cette prudence, des petites vagues du torrent avaient, dans la dernière portion, commencé à remplir l’embarcation du Chamane et de Maximalist.

Dans un rapide ou au milieu d'un lac, le hasard du désalage peut donc tous nous rattraper --surtout quand on ne s'y attend pas. Cette incertitude permanente (va-t-on désaler cette fois??) est un parfait rappel qu'ici, dans le bois, les éléments restent maîtres de notre sort.

 

NOTES:

 

Le vin devrait être un incontournable du canot-camping; il se boit tiède, se partage à merveille et coule bien à toute heure. Prioriser les «cubi», en sac de 3 ou 4 litres. N’y allez pas avec le moins cher: vous le regretterez longtemps.
La récupération en T devrait être pratiquée le plus souvent possible. C’est un excellent prétexte pour se foutre à l’eau une fois le canot délesté et le camp monté. Et ça sert inévitablement un jour ou l’autre.
La boucle de 45 km effectuée lors de cette aventure est idéale (circuit 15: http://www.canot-camping.ca/index.asp?id=676) pour lancer la saison et tester ses ressources humaines et matérielles. Il y a un peu de portage, un peu de rapides et du lac pour se refaire les épaules. On s’y sent souvent seuls au monde, mais le 3G n’est jamais loin.
Clément Sabourin